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First
rule of Fight Club is...
Fight Club n'est pas que de la
pignolade
Film touffu, narration non-linéaire,
on commence par la fin et on y retourne après quelques flash-backs imbriqués,
pendant lesquels on en profite pour parler un peu de l'enfance de Jack. Film
touffu car il n'y a pas de héros, rien qu'un gars paumé et un anarchiste à
tendance fascisante, qui s'avèrent être la même personne. Une histoire
d'amour pas claire, un cadavre qui ressuscite, une esthétique destroyco-trash
qui pourtant se paye le luxe d'une photo impeccable et le couvert de
respectabilité qu'offre le tampon Hollywood. Mais où allons-nous donc,
Capitaine ? La réponse est tentante, et les contradictions ponctuant le film
agacent et justifient le raccourci facile : on va nulle part. On n'a pas bougé.
Fincher part de la fin et y revient, Tyler est apparu et a disparu, Jack et
Marla s'aiment et tout le monde est content.
Sauf que. Oui, mais. Entre temps,
on s'est senti galvanisé, ébouriffé, perdu au milieu de la tourmente. Ce qui
n'est déjà pas rien. Le film se laisse revoir. Et petit à petit, une autre
analyse s'impose, sous-jacente. Un film qu'on peut voir plusieurs fois et dans
lequel on peut découvrir quelque chose de nouveau à chaque visionnage, un peu
plus enfoui dans l'apparent fatras de thèmes abordés, ne peut simplement être
n'importe quoi. Si elle est complexe, l'écriture n'en est pas moins cohérente.
Et à partir de là, il ne peut pas y avoir que du vent. Si Fight Club est tant
excitant, c'est avant tout qu'il stimule l'exploration et l'analyse du discours
en forme de charade.
Postmodernité et
Postmodernisme
La société dans laquelle nous
vivons s'est progressivement construite de nouvelles valeurs depuis 1945, en
rupture radicale avec ce qu'elle tenait pour acquis avant. Depuis la fin du 18e
siècle (dit des lumières), l'Occident a tenté de supprimer le pluralisme dans
lequel il vivait au travers d'une grande théorie unificatrice, au travers de
laquelle la science pourrait expliquer la véritable nature de l'homme et sa
place dans le monde qu'il habite. On cherche une réponse unique, ultime, qui
apportera la rationalisation et le bonheur des populations. Choc extrême en
1945, la science dans son apogée a construit la bombe atomique, instrument de
destruction massive. D'un seul coup, l'homme n'a plus foi en son futur, se
replie sur soi dans un instinct de survie et cherche avant tout a protéger son
identité. Parallèlement, les progrès en mathématiques prouvent l'existence
de systèmes non déterministes, qu'on ne peut mettre en équation, et dont on
ne pourra jamais prévoir l'état dans un futur à long terme (l'un des exemples
le plus simple est la météorologie). D'une ère de modernité, on passe à une
ère de "postmodernité", dans laquelle la présence du pluralisme (ie. il n'y a
pas une seule "bonne" réponse à une question donnée) est indéniable. La société
postmoderne s'est appropriée une nouvelle culture consciente de cette
postmodernité, et c'est l'apologie de cette nouvelle culture qui constitue le
post-modernisme. Celui-ci revêt de multiple facettes et a quelque peu évolué
en 50 ans, mais il présente des critères constant :
1. Prédominance de l'individu sur
la société : les grandes théories unificatrices sont délaissées au profit
de la recherche identitaire de soi.
2. Indifférence morale : ce repli
sur soi se caractérise aussi par une indifférence pour les grandes causes idéologiques.
Tout se vaut, tout le monde a droit d'expression, tout avis est valide. La vérité
n'existe plus en tant que telle, mais est "fabriquée" par les hommes, au
travers de leur perception humaine et de leur langage humain. La morale n'est
plus absolue, mais individuelle.
3. Éclectisme culturel : Tout se
valant, chacun pioche ce qui lui plait là où il le veut. L'ère de
l'expression personnelle passe par l'expression d'une sensibilité propre, qui
ne saurait souffrir d'être rattachée au troupeau. D'où la nécessité d'un
nombre grandissant de chaînes TV, de "personnaliser" les offres commerciales,
de composer ses plats au fast-food suivant un nombre incroyable de choix
binaires, etc. Grâce à l'indifférence morale, il est possible de marier le
sacré et la pop-culture, de se moquer des tabous, créer des pastiches en mélangeant
les genres.
4. Globalisation temporelle et
spatiale : les frontières s'effacent, on entre dans une ère de mondialisation.
Les cultures se métissent. Parallèlement, on vit dans le présent, sans se
soucier du futur, en copiant le passé dans sa surface.
Si la postmodernité de
notre société est communément acceptée, son apologie l'est beaucoup moins.
Fight Club est pourtant un film qui revendique complètement cette esthétique,
mêlant outrageusement tabagisme et tuberculose, cadre supérieur et voleuse de
jeans et de pizzas. Fight Club cherche la beauté dans la violence, le salut de
l'humanité dans son apocalypse, et finalement se moque de toutes les valeurs
sacrées, comme le soutien des personnes mourantes (ah, Chloé, aimable comme le
squelette de Meryl Streep, qui nous confie vouloir baiser encore une fois avant
de faire le grand saut !), le respect de la hiérarchie (oh, ce pauvre patron
qui ne sait comment mater Jack), ou la bonne chère (Ouh, la soupe aux
champignons). En poussant dans son esthétisme la logique de notre société à
son extrême, Fight Club s'affirme comme un film témoin de son époque, moins
symbole d'un malaise général que constat d'un je-m'en-foutisme généralisé
dans lequel rien n'a vraiment d'importance et tout est possible.
Poststructuralisme
Le poststructuralisme est un courant
de pensée en forte émergence depuis les années 60, se portant en faux par
rapport à un autre courant, le structuralisme. Ce dernier base la perception du
monde entre le lien logique entre le mot (signifiant) et l'idée (signifié).
Une chaise et le mot 'chaise' n'ont rien à voir, mais l'un désigne l'autre et
sert de base à l'établissement de notre système de pensée. Le
post-structuralisme, en revanche, montre que l'emploi d'un mot pour désigner
une idée force une opposition binaire entre ce qui est et le reste -- le mot
"chaise" n'est pas le mot "fauteuil", et par conséquent la chaise n'est
uniquement que ce que le mot "chaise" désigne --, et que cette opposition est
factice. Le mot "chaise" ne se distingue des autres mots que si eux-mêmes ont
leur signification propre, et se distinguent eux-mêmes du reste des autres
mots, et l'on tombe sur un raisonnement circulaire où l'on ne peut remonter à
la source première. Le langage ne peut représenter l'idée car il est une
invention de l'homme, basée sur une dichotomie qui n'existe que par la
perception humaine, entraînée à séparer le Moi de l'Extérieur. Pour les
post-structuralistes, cette opposition a entraîné une hiérarchie de valeur
dans les concepts, en mettant derrière un terme une 'cause première'
justifiant les fondements d'une société. De telles causes premières ont changé
à travers les âges, s'appelant tour à tour religion, patrie, marxisme...
Ces
simples mots, assimilées à des causes premières, ont permis un ralliement
simpliste derrière une idéologie auto justifiant son caractère oppressif (évangélisation,
nationalisme, révolutions...). Le post-structuralisme condamne ce caractère
oppressif et en montre la facticité par *déconstruction* du sens des termes.
Si il y a opposition entre un terme et son contraire, si une idéologie définit
ce qui est juste et ce qui est abject, elle ne peut se passer pourtant de son
contraire. Le communisme se définit avant tout comme un non-capitalisme, dans
lequel on dit moins ce qu'il faut faire que ce qu'il est interdit de faire.
L'exaltation par un courant de pensée se transforme en une peur d'appartenir à
l'opposé, dont on doit renier l'existence, mais dont on doit pourtant accepter
les aspects pour se positionner à l'opposé.
Fight Club opère clairement une déconstruction
de la société de consommation, dont l'existence est essentiellement définie
à travers les média et les possessions matérielles auxquelles elle a accès.
Fight Club, étant un film, dénonce les messages délivrés par une seule
source (comme un Tyler fascisant), tout en délivrant ce message à travers une
seule source, à savoir un film à large distribution. En gros, Fight Club dit
"ne m'écoutez pas". Cela passe par un constant rappel auprès du public qu'il
est en train de voir un *film*, un *produit commercial* (Tyler montrant le
cercle blanc en haut de l'écran, les images insérées, Jack s'adressant à
l'assistance, l'image qui tremble...). Le public est amené à opérer une
distanciation par rapport à l'histoire. On lui demande de ne pas s'identifier
à un personnage, mais de juger l'histoire avec du recul. Là probablement est
le point le plus fructifiant de délivrer le coup de théâtre (Tyler et Jack n'étant
qu'une même personne) 30 minutes avant la fin du film, laissant le temps au
gens de *juger* a posteriori ce qu'ils ont vu. On est ici très proches de la théorie
de Brecht visant à faire du public un jury portant un regard critique sur les
problématiques sociales.
Féminisme
Dire que Fight Club est un film féministe
peut faire sourire. J'en suis pourtant convaincu (et j'ai d'ailleurs écrit une
mini-thèse à ce sujet le semestre dernier :) ). Petit précis sur la rhétorique
féministe. Le féminisme commence avec une prise de conscience aiguë de la
non-représentation des femmes dans une société dominée par les hommes, et le
renforcement de cet état au travers d'éléments culturels créés par les
hommes, s'adressant aux hommes, montrant la femme comme un objet soumis, comme
un second rôle, comme une faiblesse que l'homme fort doit protéger. Les femmes
n'ayant pas de pouvoir ne peuvent communiquer une autre vision de la femme, et
les spectateurs masculins, confortés dans leur opinion de dominateur,
transmettent à leur tour une image oppressive de la femme. Toute personne
acceptant cet état de fait, considérant l'opinion féminine comme autant
valide que celle de l'homme peut l'être, et prête à changer l'état de fait
actuel peut être considérée comme féministe.
Il est important de noter que
cette définition n'exclut pas les hommes, et l'étude du "féminisme
masculin",
avec introspection de l'identité féminine s'est fortement développé pendant
les 30 dernières années. Il ressort de ce courant que l'homme souffre tout
autant de la femme d'une image stéréotypique, renforcée par la pression
sociale, décrivant l'homme comme une non-femme (sous la peur extrême de
l'homosexualité), comme un conquérant, comme un roc solide et confiant, comme
un violent. L'affirmation de la virilité est souvent justifiée dès l'enfance,
ou l'on 'apprend' à craindre toute attitude efféminée (sous peine de moquerie
des camarades, ou de violentes réactions parentales, le plus souvent du père).
Pourtant, l'enfant n'a pas conscience de ce qui détermine l'essence masculine,
et apprend inconsciemment à se positionner comme une non-femme. La démarche coïncide
parfaitement avec le processus dénoncé par les structuralistes. Si l'homme se
sent frustré par cette oppression lui dictant ce qu'il doit faire (se marier,
avoir du succès professionnellement, être capable de se battre quand on le
cherche, etc...) et ce qu'il ne doit pas faire (être coiffeur -- à noter au
passage que la profession de barbier est tout à fait acceptable aux US, et
absolument pas sujet à moqueries -- ou danseur, être célibataire, être
"lâche"
en refusant de répondre à une attaque agressive, etc...), il retire tout de même
du rôle qu'on lui demande d'assumer une position dominante (par rapport à
celle de la femme), et il peut évacuer sa frustration en exacerbant se rôle,
en cherchant à en tirer le maximum de gratification, et en se montrant
oppressif à son tour par la même occasion.
La problématique du féminisme
masculin est donc de *déconstruire* cette fausse image oppressive de l'homme,
étape nécessaire avant celle octroyant une place égalitaire à la femme dans
la société. Or, c'est justement la définition d'une identité masculine, séparée
de tout stéréotype, qui intéresse Fincher dans Fight Club. Le but n'est bien
sûr pas de donner une réponse ("ne m'écoutez pas !" dit le film) mais
d'exprimer une volonté de chercher une vérité personnelle derrière ce que
l'on peut nous dire. Si Tyler/Jack cherchent cette identité dans la violence,
pourquoi pas. Il s'agit dans tous les cas de "toucher le fond", de
"laisser aller", d'accepter sa condition de mortel'. Plus que la violence et son
apologie, Fincher montre comment celle-ci peut permettre d'exhiber les mécanismes
inconscients et tout autant factices sur lesquels on base généralement
l'identité masculine. Ici, l'homme trouve sa sérénité dans les pleurs (élément
pourtant extrêmement féminin). On peut "rester des hommes" et avoir subi une
ablation des testicules (la virilité étant pourtant fortement associée au
phallus). L'importance de la camaraderie masculine, forte et franche, tourne
complètement court quand on apprend que Tyler, le meilleur ami de Jack, n'est
qu'en fait un personnage (un anti-rôle) qu'il a inventé pour combler sa
frustration d'aliénation. La violence, qui dans l'image masculine
traditionnelle, est un moyen pour affirmer la domination, pour déterminer qui
est le chef, est abordée ici comme une fin en soi, une activité dans laquelle
l'important n'est pas de gagner ou de perdre, mais de se sentir libéré. De
renouer avec son corps et la réalité des douleurs, de la mort, en refusant une
image aseptisée substituant l'apparence à l'essence.
Le dédoublement
Jack/Tyler invite le public à renforcer les images stéréotypiques, pour mieux
montrer à quel point on est conditionné et comment les choses peuvent être
tout autrement. Jack semble avoir une attirance quasi-homosexuelle pour Tyler,
mais on sait pertinemment qu'il s'envoit Marla à tout bout de champ. Sauf qu'on
le réalise bien après. Marla apparaît comme une putain pour faire des avances
à Jack alors qu'elle couche avec Tyler... On réalise plus tard en fait que
Jack agit comme un salaud en traitant Marla comme un jouet sexuel et en refusant
son amour de façon totalement lunatique. par ce renversement de valeurs, le
public est forcé de reconsidérer son jugement envers Jack/Tyler, où
l'opposition structuraliste dominant/dominé, fou/sage, riche/pauvre,
conservateur/anarchiste, dynamique/apathique ne peut s'exprimer franchement.
Jack pourtant ne change pas, et reste empathique. Simplement, on est obligé de
lui accorder une véritable identité, libérée des stéréotypes infligés en
premier lieu. Ce n'est qu'une fois que Jack/Tyler arrive lui-même à se
*reconstruire* en une seule personne (Tyler Durden) qu'il est enfin libre
d'aimer Marla et d'aborder franchement la situation.
"A very strange moment in my
life"
Dans la dernière réplique du film,
Tyler confie à Marla qu'elle l'a rencontré à un moment très particulier de
sa vie. Ce moment constitue en effet la charnière de tout un système de pensée
qui régissait sa vie. De la même façon, Fight Club agit comme une charnière
dans l'histoire du cinéma, portant un regard franc sur la société postmoderne
et agissant comme témoin de son temps, tout en innovant autant au niveau
technique qu'au niveau des idées transmises. Fight Club pousse la logique
narrative cinématographique dans des retranchements rarement éprouvés dans le
cinéma à large diffusion, et demande à son public, au travers d'une déconstruction
poststructuraliste de l'identité masculine traditionnelle, tout comme Jack de
transcender cet état de fait pour entrer dans une ère féministe, où l'homme
et la femme pourront se définir librement par rapport à leurs aspirations.
Cette requête agit donc comme une charnière dans notre culture, comme une véritable
remise en question de l'autorité sociale actuelle. D'où la présence d'un
'moment tout particulier' d'instabilité, à la fois prometteur et inquiétant
d'inconnu, à la fois sérieux dans son riche potentiel et délibérément
provocateur dans sa volonté d'aplanissement postmoderne. Reste à savoir si
comme Jack nous serons capables de tordre le cou au rôle que nous nous sommes
inventé pour nous afficher nus, mais grandis. Poume
Bien
entendu, nous vous rappelons que les textes présentés ici sont
l'inaliénable propriété de leurs auteurs, que vous pouvez
d'ailleurs joindre par mail. Merci donc de ne pas reproduire ces
textes sans l'accord expresse de l'auteur
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Un film de David Fincher
Avec : Brad Pitt, Edward Norton, Jaret Leto, Helena Bonham Carter, Meat Loaf Aday
Durée : 02h15

Le
DVD Pléthore
de suppléments dans un double DVD au packaging original. En
vrac : une galerie de plus de 150 photos, les filmos, 7 scènes
inédites (principalement des montages alternatifs), les
bandes-annonces, un clip, une exploration du storyboard et des
effets visuels... plus tout un tas de petites gâteries. Rien
à redire donc... si ce n'est qu'il semblerait que quelques
suppléments soient inexplicablement passés à la trappe entre la
zone 1 et la zone 2. Va comprendre...
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