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Jar
of Fools
Jason
Lutes
Ed. américaine : Black Eye Books, 1997 (Montréal)
On
ne parle pas assez de Jason Lutes et c'est dommage. Loin des tempêtes
que peuvent déchaîner les comics aux US, Lutes explore son goût
pour la ligne claire, les histoires de tous les jours et affiche
clairement l'influence qu'Hergé a pu avoir sur lui. Il n'est
pourtant pas question de jeune reporter fringant et moraliste ici,
mais de personnages décalés, marginaux, désespérés à la
recherche d'une vie meilleure et inaccessible.
"Jar
of Fools" raconte la relation entre Ernie Weiss, un magicien
raté, et Al Flosso, son ex-mentor qui s'est récemment échappé
de l'hospice pour vieillards. Ernie est doublement traumatisé par
la mort de son frère lors d'un spectacle d'évasion à la Houdini
qui a mal tourné et par sa rupture avec Esther, sur laquelle il
n'arrive pas à tirer un trait.
Derrière
un dessin simple et sans fioriture se cache une étonnante force
d'innovation, développant très loin le langage qu'Hergé avait
instauré en son temps. La narration tant autant visuelle que
textuelle est d'une grande originalité, combattant avec férocité
les lieux communs dont notre esprit est encombré. Il ressort du récit
d'une histoire pas drôle et quelque peu déprimante une atmosphère
ô combien vivifiante qui fait chaud au coeur, montrant une fois
de plus qu'on peut parler de la misère de l'homme sans tomber
dans le pessimisme sinistre. Se dégage également une étonnante
vérité dans la façon dont Lutes campe ses personnages, nous
laissant avec plaisir s'identifier à eux et sympathiser avec leur
condition qui ne semble découler de rien d'autre que du chaotique
bazar de la vie humaine.
Il
serait cependant encore trop simpliste d'honorer "Jar of
Fools" uniquement pour son réalisme social, qui en se
situant farouchement en dehors du canon littéraire pose presque
un acte politique. En plus d'une histoire riche en émotion, le
travail de Lutes se situe aussi au niveau de la métaphore, telle
celle du tour de cartes auquel tout le monde veut croire, ce qui
en fait sa beauté. Sous les pavés la plage, disait-on à une
autre époque. Lutes arrive à nous faire croire que c'est
toujours vrai, et que la marée noire du bitume n'a toujours pas
complètement étouffé nos sentiments. La preuve, c'est qu'en
lisant "Jar of Fools", on rit, on pleure (vraiment), et
on reste sensible à notre prochain qui n'est finalement pas tant
différent de nous. S'il reste peu de gens à nous donner foi en
l'humanité (et encore moins à oser le faire sans nous montrer un
paysage idyllique, saturé de couleur et de jeunes filles aux
joues roses) Lutes est définitivement l'un de ceux-là. Rien que
pour cela, il mérite d'être remercié.
Poume
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